|
Soulagement
Quand je n'ai pas le coeur prêt à
faire autre chose,
Je sors et je m'en vais, l'âme triste et morose,
Avec le pas distrait et lent que vous savez,
Le front timidement penché vers les pavés,
Promener ma douleur et mon mal solitaire
Dans un endroit quelconque, au bord d'une rivière,
Où je puisse enfin voir un beau soleil couchant.
O les rêves alors que je fais en marchant,
Dans la tranquillité de cette solitude,
Quand le calme revient avec la lassitude !
Je me sens mieux.
Je vais où me mène mon coeur.
Et quelquefois aussi, je m'assieds tout rêveur,
Longtemps, sans le savoir, et seul, dans la nuit brune,
Je me surprends parfois à voir monter la
lune.
Eudore
EVANTUREL (1854-1919)

L'amour et le crâne
L'Amour est assis sur le
crâne
De l'Humanité,
Et sur ce trône le profane,
Au rire effronté,
Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l'air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l'éther.
Le globe lumineux et frêle
Prend un grand essor,
Crève et crache son âme grêle
Comme un songe d'or.
J'entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir :
- " Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir ?
Car ce que ta bouche cruelle
Eparpille en l'air,
Monstre assassin, c'est ma cervelle,
Mon sang et ma chair ! "
Charles
BAUDELAIRE (1821-1867) 
(Recueil : Les fleurs du mal)

On vit, on parle...
On vit, on parle, on a
le ciel et les nuages
Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
En voiture publique à quelque endroit charmant,
En riant aux éclats de l'auberge et du gîte ;
Le regard d'une femme en passant vous agite ;
On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
On écoute le chant des oiseaux dans les bois
Le matin, on s'éveille, et toute une famille
Vous embrasse, une mère, une soeur, une fille !
On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
La vie arrive avec ses passions troublées ;
On jette sa parole aux sombres assemblées ;
Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,
On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
On arrive, on recule, on lutte avec effort... --
Puis, le vaste et profond silence de la mort !
Victor HUGO (1802-1885)
De la
joie et de la tristesse
Une femme dit
alors:
"Parle-nous de la Joie et de la Tristesse."
Il répondit:
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d'où jaillit votre rire a souvent été
rempli de vos larmes.
Comment en serait-il autrement ?
Plus profonde est l'entaille découpée en vous par votre
tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter.
La coupe qui contient votre vin n'est-elle pas celle que le
potier flambait dans son four ?
Le luth qui console votre esprit n'est-il pas du même bois
que celui creuse par les couteaux ?
Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre coeur, et vous découvrirez
que ce qui vous donne de la joie n'est autre que ce qui
causait votre tristesse.
Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre coeur.
Vous verrez qu'en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.
Certains parmi
vous disent: "La joie est plus grande que la
tristesse", et d'autres disent: "Non, c'est la
tristesse qui est la plus grande."
Moi je vous dit qu'elles sont inséparables.
Elles viennent ensemble, et si l'une est assise avec vous, a
votre table, rappelez-vous que l'autre est endormie sur
votre lit.
En vérité, vous
êtes suspendus, telle une balance, entre votre tristesse et
votre joie.
Il vous faut être vides pour rester immobiles et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son
or et son argent dans les plateaux, votre joie et votre
tristesse s'élèvent ou retombent.
Khalil Gibran

Il n'y a pas d'amour
heureux
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni
sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats
sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà
trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à
douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les
deux
Louis
Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)

A qui la faute ?
Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
- Oui.
J'ai mis le feu là.
- Mais c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;
Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître
À mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
- Je ne sais pas lire.
Victor
HUGO (1802-1885) 
(Recueil : L'année
terrible)

Sans
toi je ne suis rien
Sans
toi j ne suis rien
Avec toi je suis si bien
Nous serions des rois
Si tu étais là près de moi
Tous ces jours loin de toi
Où dans mon lit il fait froid
Il me manque tes bras
J'ai faim de toi
Envie de rien sauf de toi
Nous deux sur la plage
Entre sable fin et coquillages
Sous un ciel étoilé
Une belle nuit d'été
Il faudrait se laisser aller
Sans rien se refuser
Rester une nuit à rêver
Instant inoubliable à graver
En désirant la prochaine fois
Ne plus rester loin de toi

Chanson d'Automne
Les sanglots longs
des violons
de l'automne
blessent mon coeur
d'une longueur monotone.
Tout suffoquant
et blême quand
sonne l'heure,
je me souviens
des jours anciens
et je pleure;
Et je m'en vais
au vent mauvais
qui m'emporte
de çà, de là,
pareil à la
feuille morte.
Paul Verlaine

Doux
rêve
Cette
nuit je me suis endormie
J'étais seule dans mon lit
Quand j'ai fermé les yeux
Nous étions tous les deux
Dans tes bras j'étais blottie
Bercée d'un bonheur infini
Ivre de tes caresses
Je me noyais dans un océan de tendresse
J'avais peur de me réveiller
Par peur de la réalité
Oh ! rêve, emporte moi avec toi
Laisse moi profiter encore de toi
Si je ne fais que rêver
Je ne veux pas me réveiller
Car je veux être à tes côtés
Enlacée pour l'éternité

Un ami vous éclaire
Un ami vous éclaire de la lune
et nous réchauffe du soleil
éloigne le vent sur la dune
calme notre sommeil.
Un ami sait nous aider
sans demander en retour
il connait notre pensée
et partage sans détour.
Un ami reste a nos cotés
il n'oublie pas notre peine
il sait réconforter
il ne connait pas la haine.
Un ami sera toujours la
malgré que l'humeur
et les mauvais jours
change parfois l'ardeur.
Jacqueline Desjardins
Pour
oublier
Il
me tarde d'être dans tes bras
Pour oublier près de toi
Tous ces tracas et ces aléas
Et n'être plus que toi et moi
J'aimerai oublier tous ces tourments
Et ne vivre que les bons moments
Profiter de ces rares instants
Où j'aimerai arrêter le temps
Tout contre toi me blottir
Sous tes caresses qui me font frémir
Rêver de l'avenir
Sans pour ça le définir
Avec toi faire l'amour
Jusqu'au levé du jour
En espérant de notre amour
Qu'il puisse durer toujours

Page
principal
|